Carnets de la flemme - Chap 2
- 18 mai
- 10 min de lecture

Ce texte est la suite de la nouvelle « Carnets de la flemme », publiée dans le tome 4 « Paresse » de la revue les Embrouillonnements, disponible en librairie ou sur le site https://lesembrouillonnements.com/
Il n'est pas nécéssaire d'avoir lu la nouvelle pour lire les chapitres suivants.
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Il a été écrit lors d’une résidence de 2 semaines à la Générale Nord-Est en mai 2026 et a fait l’objet d’une lecture publique le 13 mai. Merci à la Générale pour leur soutien.
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La plupart des ressources citées en début de chapitre est disponible sur https://www.infokiosques.net/. Elles peuvent servir de point de départ à de la réflexion, de complément de lecture ou d’outils pratiques, mais ont évidemment leurs limites et je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’elles contiennent.
--CHAPITRE 2 - SASH--
Des ressources : -Collectif techno + : Réduction des risques en milieu festif -Déroule ta paille : témoignages autour des questions de (poly)toxicomanie, de toxophobie par celleux qui se considèrent addicts. -Entre désir gay et imitation hétéro – une réflexion queer sur le sexe gay -Mixtures.info : tableau de combinaison des psychoactifs
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Aujourd’hui tu vas en soirée. Comme hier et comme avant-hier, mais avec d’autres personnes à ton bras et d’autres pilules dans tes poches. Tu es moins shiny que le veille, tes paupières sont plus lourdes et ta mâchoire n’a pas encore retrouvé sa mélodie habituelle, mais devant ton miroir tu dis ça-va-ça-passe. Les paillettes de ton crop-top dessinent un joli reflet à travers ta veste transparente, et ton pantalon noir et fluide tombe parfaitement sur tes Buffalos. Tu camoufles les restes de soirée incrustés sous tes ongles avec un vernis violet foncé, et tes pommettes avec une légère couche de fond de teint.
Ce soir c’est Hardtek/Acidcore au Dock, une soirée boum-boum-bien-sale qui fait grésiller toutes les parties du corps, même celles qui habituellement se tiennent tranquille. Tu y rejoins Tom, un mec matché sur Grindr quelques heures plus tôt. Mila et Ada seront là aussi, mais tu ne te fais pas trop d’illusions sur vos potentielles interactions. Elles sont ensemble depuis 3 mois, et depuis c’est difficile de les voir autrement que l’un·e dans la bouche de l’autre. Ça t’agace un peu parfois, mais la plupart du temps tu es content..e pour ton ami·e.
Dans le métro, tu avales 2 Pelforth d’une traite, tu gardes n°3 et 4 pour la queue et pour en proposer une à Tom. Depuis que tu as arrêté les one-shot de cul dans les cages d’escaliers, les le-dis-à-personne-sinon-jte-bute, et les pas-de-photo-pas-de-bio-top-24cm, tes dates sont devenus ennuyeux mais plus sécurisants. Tu prévois généralement pour contrer cet ennui une désinhibition express, un cocktail magique que l’autre et toi engloutissez toutes les 4h, qui permet de faire connaissance sans passer par la case tu-fais-quoi-dans-la-vie-et-toi-oui-oui.
Tu aperçois, en sortant de la bouche de métro, le bout de la queue qui dégouline déjà sur le trottoir. Tu as à peine le temps de sortir ton téléphone qu’une voix derrière toi dit :
- Euh, c’est toi Sash ? Tu acquiesces. Moi c’est Tom, enchanté.
Ce qui te frappe en premier, c’est la douceur de son visage, qui contraste franchement avec la gravité de sa voix. Il a des sourcils fins et des petites lunettes sans monture, une mâchoire anguleuse mais discrète, un cou long. Il porte un long trench, il a l’air d’un prof d’histoire ou d’un journaliste, taiseux, posé, dégaine intello un peu nerdy. Ce n’est pas ton match idéal, mais tu aimes la façon dont il porte son corps et les boucles discrètes mais nombreuses qu’il porte à ses oreilles, à ses doigts et sur sa lèvre inférieure.
Vous avez le temps de faire un peu connaissance en attendant d’arriver au vestiaire, vous parlez de choses floues et convenues, de musique, de Grindr. Il te complimente sur ton maquillage, te demandes tes pronoms, tu minaude un peu et tu finis par te réfugier, faute de savoir quoi dire, dans l’exécution de ton plan : tu lui propose un taz, et une bière pour l’avaler. Il accepte la bière mais pas le taz, tu es un peu déboussolé..e mais tu n’insistes pas. Tu as en tête le scandale que t’avais fait Elio quand tu avais poussé Mila à prendre du L alors qu’elle t’avait dit 2 fois non. Sur le moment tu avais râlé, mais depuis tu as compris, pas de chantage, pas de moue boudeuse, pas de ‘t’es pas fun’ même quand on le pense. Tom te dit que ça ne le gêne pas si tu en prends, qu’il a l’habitude, que tous ses potes le font, t’inquiètes. Tu remballes une pilule en forme de Kirby et la remet dans ton caleçon, et fourres l’autre dans ta bouche.
Arrivé au vestiaire, Tom tend son trench, que tu regardes sans t’en rendre compte avec insistance. Il dit, comme pour se justifier :
- Le jeudi j’ai rdv, enfin, je, je suis obligé de me saper correctement.
- Tu essaies de me cacher ta double-vie d’agent immobilier ?
Tom rit, c’est déjà ça. Son visage raconte une autre histoire quand il sourit. Tu ne crois pas que c’est déjà le taz qui parle, c’est trop tôt et ceux de la veille encrassent la machine, tu crois juste que ton intello de ce soir est finalement assez mignon. Tu le suis jusqu’au bar, où il te paye une pinte, et une pour lui mais blanche.
- Tu veux danser ou discuter ? Tu fumes ?
Les 2 questions se sont emmêlées dans le bruit de la foule qui se presse au bar. Ce n’est pas l’endroit pour prendre une décision, Tom n’as pas compris et les corps se dirigent tout seuls vers le dehors quand il met une clope dans ta bouche et une dans la sienne.
Fumer, tu fais ça depuis tes 12 ans, ta sœur en avait 17 et tous les prétextes étaient bons pour 1. Lui ressembler 2. Être cool. Ta street cred au collège était au plus bas, tu étais le petit pd efféminé, celui qui traine qu’avec des filles, qui a un accent de pédale. Quand les garçons populaires passaient devant toi, ils mimaient une fellation avec leurs mains, leurs langues venant taper contre l’intérieur de leurs joues ; à l’époque, ce n’était pas une invitation. Ton surnom, Deadname la brosse à chiottes, t’avait été attribué après qu’un binôme de connards ait balancé ta trousse dans les toilettes, et t’ai forcé à y mettre la main pour la récupérer. Donc, quand l’opportunité t’as été donnée de redorer ton blason en étant le seul 5ème qui fume, tu n’as pas hésité. Tu n’aimais ni le goût, ni l’odeur, c’était tout un spectacle pour cacher le méfait à ta mère, mais ça valait le coup : certains garçons, plus vieux, stylés, et fumeurs, t’avaient pris sous leur aile, et, en quelques jours, les moqueries avaient changé de destinataire.
Tu n’as donc jamais vraiment pensé à arrêter, en tout cas jamais sérieusement. Fumer était une partie importante de ta personnalité, ce qui te donnait une contenance depuis toujours, et tu avais peur sans toujours te le dire comme ça de t’exposer à nouveau à des moqueries si tu étais cell..ui qui avait arrêté. En plus, de toutes tes addictions, c’était une des rares qui étaient légales, ce qui constituait une motivation de moins.
Au bout d’une pinte et quelques clopes, vous décidez d’aller à l’intérieur, voir à quoi ça ressemble. Ça tombe bien parce que tu n’arrivais plus trop à te concentrer sur la conversation, une histoire de podcast sur les champignons et la révolution qui t’intéressait assez peu. Tu sens le cachet comme s’éparpiller dans tes jambes et dans ta poitrine, tu n’as plus qu’une idée en tête : danser. Si possible, avec Tom, mais seul..e tu t’en sortiras très bien aussi.
Le dancefloor est un sous-sol auquel on accède par un escalier tagué du sol au plafond. L’espace est exigüe, sombre, sent la sueur et le poppers, c’est exactement ce dont tu avais besoin. La chaleur étouffante contraint Tom à enlever sa chemise de banquier, sous laquelle tu peux découvrir un haut sequin, lycra broderie tout-en-même-temps sur lequel est écrit CuntY. Tu n’arrives pas à décider si ce haut est une abomination ou une pièce digne des plus grands défilés, mais tu exploses de rire en assistant au 180 vestimentaire que t’offres ton date-que-décidément-tu-l’aimes-bien.
Vous dansez d’abord avec une distance raisonnable, presque pudique, vous vous jaugez. Tu aimes découvrir les gens par la danse. C’est une langue que tu connais par cœur et tu es très doué..e pour déduire la vie de l’autre en fonction de la façon dont son corps répond aux vibrations dans l’air. Mais ce soir ta langue est comme emmêlée, titubante. Tu aurais juré que Tom était un timide-du-coin-des-salles, qui agite sa tête, absorbé par la musique, discret mais présent, et-que-plus-rien-n’existe, et ah-déjà-ça-ferme-c’est-dommage, je me mettais tout juste dedans. Mais, à peine ôté sa chemise, Tom choisi le milieu de la pièce, bien devant le son, bien visible, et commence à danser comme s’il avait été recruté pour ambiancer la foule. Il bouge son cul comme on agite un jouet devant des chatons, et ça marche. En quelques minutes, une masse se presse autour de lui, le corps de Tom se déforme pour épouser celui des autres, on lui propose 3 fois du poppers, toujours il refuse. Tout s’est passé si vite que tu es resté·e planté·e là, l’air un peu hagard, alors que tu fais normalement toi aussi parti des agité·es-du-tout-devant. Les yeux rassurants de Tom croisent les tiens, il te tend sa main. Tu la prends. Vous vous rapprochez d’un coup d’un seul, tes narines se remplissent de son parfum, un mélange déo-sueur-lait-de-toilette qui te fait penser à comment sent El’, ça te rassure. Vous vous cherchez, vous collez, vous décollez, vos corps se frôlent, se touchent, s’entrechoquent parfois. L’acid n’est pas le genre musical le plus propice à un collé-serré, mais chaque contact avec Tom titille ton corps.
Ce qui ressemblait à un chacun-pour-soi se transforme au fil des verres et des heures à un genre de PDpogo, tout le monde se rentre dedans mais sans l’aplomb des métalleux hétéros bourrins. C’est un genre de carnage mou, improvisé, où chacun..e transfères la saturation qui lui parvient aux oreilles à toutes les extrémités de son corps. Tu arrives avec le taz à ton altitude de croisière, ta bouche crie qu’elle veut fumer toutes les clopes et embrasser toutes les bouches, mais tu n’arrives pas à partir du son, tu aimerais l’embrasser lui aussi, tu n’arrives pas non plus à quitter l’aura de Tom.
Finalement, encore une fois c’est lui qui t’attrape, qui te mimes une cigarette avec ses mains, et vous sortez. Dehors ça foule encore dans le petit espace attribué à l’encrassage des poumons, mais sans le son on peut quand même discuter, si on reste tout près. Tom, qui n’a décidément plus rien d’un agent immobilier, dégouline de sueur et parle avec le volume sonore des multi-pintés.
- Ca me fait trop du bien de danser, ça faisait longtemps
- T’es trop beau.
Tu aurais voulu être un peu moins direct, faire au moins un peu semblant de discuter, de t’intéresser, dire ah-oui-oui-sympa le son, mais tu n’as pas pu t’empêcher de dire exactement ce que tu pensais. Tu rougis. Tu penses qu’il va te trouver Fleur-bleue-trop-direct-trop-niais·e-trop-prêt·e-à-t’engager-trop-tout-trop-ça-se-voit-que-tu-veux-qu’il-te-baises-et-quel-idiot·e tu boucles comme ça un moment tu penses à tout ce que tu aurais pu dire de moins stupide que « t’es trop beau » tu regrettes tu vas pour te raviser mais comment tu peux pas dire « enfin non c’est pas ce que je voulais dire » parce qu’alors il pourrait croire que tu le trouves moche alors que pas du tout et-
Tom fait cesser ton petit carnage interne en mettant une main sur ta joue. La chaleur t’irradie le visage et te réencre instantanément dans la cour du Dock.
- Toi aussi t’es trop beau. Belle. Beau. Enfin
Au rouge qui monte aux joues de Tom tu comprends que tu n’es peut-être pas le..a seul·e angoissé·e des interactions de séduction.
- Va pour Belbo. Je peux t’embrasser ?
- Grave
Vos bouches s’agrippent, tandis que vos cigarettes se fument toute seules au bout de vos doigts. Le piercing de Tom t’indique la direction, bientôt tu découvres qu’il en a aussi un au milieu de la langue. Votre baiser est intense mais timide, se prolonge à quelques caresses de bras, tu touches son torse, un peu. Sa langue est douce, vos dents ne se cognent pas, tu te dis qu’il embrasse bien, le petit mignon prof de philo.
En toi se joue régulièrement une bataille entre ton envie de rencontrer le prince charmant et l’habitude que tu as à consommer les corps rapidement, sans avant ni bonjour, sans après, sans matin. Un baiser de Tom, plus le cocktail bière MD, confuse ton esprit. Tu as à la fois envie de lui sauter dessus, d’aller baiser dans les toilettes tout de suite, et de rematcher quelqu’un juste après, à la fois envie de parler vacances appart GPA. Tu ne fais rien, tu te dis pour te rassurer que c’est une décision comme une autre, ne rien faire, que tu restes maître..sse de la situation. Tu ne fais rien et tu attends de voir ce que disent les yeux de Tom. Tu t’attends très fort à ce que son regard ait changé, tu en as trop vu des petits mecs à 4h du mat’ qui se rendent compte qu’ils peuvent te baiser. Tu t’attends à ce qu’une étincelle mi-excitante mi-effrayante s’allume et qu’il prenne en charge la suite de vos interactions.
Mais Tom ne bouge pas, son visage ne dit presque rien, même si tu crois voir des miettes de peur dans ses sourcils. Tu lui prends la main, sans un mot, tu tentes un sourire. Finalement, vous retournez danser. Vous dissipez vos angoisses respectives dans la fin de vos verres et dans la sueur collective.
A 6H, les lumières de service se rallument, les pupilles se rétrécissent d’un coup, les corps se courbent légèrement, on dirait un bal de vampires soûls qui n’a pas vu venir le petit matin. Dans la foule du dehors-le-vrai-pas-le-fumoir, Mila te fait un signe de la main pour que vous les rejoigniez.
- On va en after chez Ugo, la personne aux cheveux archi-long là-bas. Vous venez ?
Tom répond tout de suite
- Je vais me coucher, moi, mais amusez-vous bien ! Sash, c’était cool de te rencontrer, à bientôt peut-être !
Il a dit ça sans te regarder, tu n’as même pas eu le temps de répondre qu’il était déjà loin, son trench à la main. Tu es déçu·e, tu t’en rends compte en le voyant partir, vexé·e aussi, tu t’attendais à ce que vous rentriez ensemble, ou que ce soit au moins une possibilité, ou que vous puissiez vous dire au revoir, ou l’embrasser encore, ou un câlin, ou, enfin, pas ça, tu es confus·e, triste, et très bourré·e.
Tu regardes Mila et Ada avec un air boudeur, qu’elles voient immédiatement.
- Merde, on te l’a fait fuir. Ça a été ?
- Oui
Tu débriefes ta soirée à tes copines, qui t’écoutent, te rassurent et finalement, vous partez toutes les 3 chez le fameux Ugo. C’est loin, il faut prendre un bus à 3 chiffres et marcher encore 25 minutes. Mais ça passe vite, et à cette heure de la nuit, de toute façon, on se téléporte.
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